Cran-Gevrier : papeteries, forges et écoquartier à l'ouest d'Annecy
Le Thiou sort du lac sous le Pont de la Halle, traverse la vieille ville, fait tourner deux ou trois vieux moulins, puis on l’oublie. Il court encore 3,614 km avant de rejoindre le Fier au pont de Tasset, à Cran-Gevrier. Ce dernier kilomètre a fait vivre une ville. Entre le pont Neuf et la confluence, la rivière chute de 22 mètres, et son lit, au lieu de descendre en pente douce, bute sur des crans, des marches de roche molassique. De quoi entraîner des roues, puis des turbines, et attirer tout ce qui avait besoin de force motrice.
Avant les usines, des moulins
Sur ces rives, les activités artisanales se sont empilées longtemps : papetiers, fabricants de cierges, charrons, ferblantiers, meuniers, producteurs d’huile de noix. Puis le 19e siècle transforme les moulins en usines. Dès 1817, les forges de Cran prennent vie, suivies par les papeteries Aussedat et par le tissage de la Manufacture d’Annecy. Le chemin de fer arrive en 1866 et transporte des milliers de tonnes venues des usines vers la gare d’Annecy, mais le PLM ne construira jamais de gare de marchandises à Cran.
Les forges, à l’aluminium
Une première forge s’installe à la fin du 18e siècle pour fabriquer des outils agricoles. En 1817, Louis Frèrejean la rachète et bâtit une nouvelle usine sur la rive gauche. Le minerai vient des villages voisins, Tamié, Duingt, Saint-Jorioz, Ferrières à Pringy, Cuvat, Cruseilles ; le charbon de bois descend du Semnoz. On coule des poêles, des cuisinières, des casseroles, des rails. Le rattachement de la Savoie à la France, en 1860, coupe l’entreprise de ses marchés ; elle se tourne vers l’hydroélectricité de la société des Forces Motrices du Fier. À partir de 1906, l’usine passe à la fonderie et au laminage de l’aluminium et devient le premier fournisseur de Tefal, à Rumilly. Elle change de mains plusieurs fois, Pechiney-Rhénalu en 1967, Alcan-Novelis en 2003, Compagnie Alpine d’Aluminium en 2006, puis se transforme en SCOP en 2015. Les Fonderies et Forges de Cran sont la dernière industrie implantée sur le Thiou avant sa confluence avec le Fier. Elles ont fermé définitivement en 2019.
Le papier, une affaire locale depuis le Moyen Âge
Depuis le Moyen Âge, on fabrique du papier à Cran. La recette tient en trois ingrédients : de vieux tissus broyés, de l’eau du Thiou, et une presse. Les chutes de tissu viennent des industries textiles voisines, dont le tissage installé à Cran en 1829 comme annexe de la Manufacture d’Annecy. Dirigé par la famille Laeuffer, ce tissage atteint 3 millions de mètres de tissu par an en 1860, avec 422 métiers à tisser répartis par rangées de cinquante sur plusieurs étages. En 1908, une turbine Kaplan remplace la roue hydraulique d’origine et fait tourner 300 métiers. L’usine ferme en 1955 et le site, laissé à l’abandon, est démoli en 1989 pour construire le centre Chorus.
En face, les papeteries Aussedat raisonnent plus grand. En 1882, elles s’équipent d’une dynamo Graham, la première de la région, et produisent leur propre électricité. Alexandre Aussedat invente en 1867 un procédé de carton « mi-chimique », à partir de chutes de sapin cuites à la vapeur ; sa cartonnerie brûle en octobre 1930 et n’est pas reconstruite. Au 20e siècle, les halls des machines IV et V, longs de plusieurs dizaines de mètres, servent à fabriquer des cartes perforées. L’entreprise est reprise par ses employés en 1994. Malgré des tentatives de relance, la fabrication s’arrête définitivement en 2006.
Les patrons logeaient leurs ouvriers
Dès la fin du 19e siècle, les industriels s’alarment des conditions de vie ouvrières. En 1908, des pavillons individuels avec cour et jardin sortent de terre ; pour les plus chanceux, le logement fait partie du contrat de travail, sans loyer, contre une participation aux frais d’entretien. En 1909, les jardins ouvriers sont mis en place, irrigués par l’eau du Thiou, à l’initiative des Fonderies et Forges de Cran, des papeteries Aussedat et de la Manufacture d’Annecy. On en compte près de 500 en 1940, et quelques-uns subsistent encore. Une buvette de la tempérance pousse aussi les ouvriers à boire du café plutôt que de l’alcool.
En 1858, Benoît Frèrejean, à la tête des forges, fait construire une église néogothique dédiée à l’Annonciation juste à côté de son usine, agrandie en 1894. Elle est aujourd’hui désacralisée et sert d’espace public, l’Espace des Forges. Sa cloche, en revanche, a déménagé : elle sonne désormais à Meythet, dans le clocher de l’église Saint-Paul.
Ce qui a remplacé les usines
L’écoquartier des Passerelles naît en 2015 sur la friche des papeteries. Seuls les halls des machines IV et V sont conservés, reconvertis en 2017 en Cité de l’image et de la création numérique, les Papeteries Image Factory. Le lieu forme 220 étudiants, avec Gobelins, L’École by CCI Haute-Savoie, l’Université Savoie Mont Blanc et le Campus Numérique in the Alps. La filière image et industries créatives, animée par CITIA, la Cité de l’image en mouvement d’Annecy, rassemble 803 entreprises et 1 881 emplois en Haute-Savoie, pour près de 155 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020.
Un peu en amont, la microcentrale hydroélectrique héritée du tissage a été remise en service en 2016 : 850 000 kWh par an, de quoi alimenter une partie des bâtiments municipaux. L’eau qui faisait tourner les machines fait maintenant tourner des ampoules.
Un campus en préparation
Autour d’Image Factory, le Grand Annecy et la Ville d’Annecy préparent un Campus Cluster Papeteries, sur un périmètre d’environ 1,6 hectare aujourd’hui en grande partie inoccupé. Le programme annoncé : environ 5 500 m² de bureaux pour la filière, 4 500 m² de locaux de formation, 600 m² de commerces et 2 200 m² de logements destinés aux actifs du numérique et de l’image. Le conseil communautaire a voté le 26 février 2026 une délibération demandant une déclaration d’utilité publique et une enquête parcellaire pour maîtriser le foncier. Les intentions écrites vont au-delà des bureaux : apaiser l’avenue de la République, relier l’écoquartier des Passerelles et les Papeteries par des cheminements piétons et cyclables, ouvrir un parc urbain et figurer l’entrée du Vallon du Fier, en lien avec le transport collectif en site propre intégral. L’opération s’inscrit dans la candidature du Grand Annecy à l’appel à manifestation d’intérêt France 2030 sur les industries culturelles et créatives.
Cran-Gevrier aujourd’hui
Depuis le 1er janvier 2017, Cran-Gevrier n’est plus une commune mais une commune déléguée d’Annecy, comme les cinq autres qui ont fusionné. L’Insee continue de publier ses chiffres sur ce périmètre : 18 264 habitants au 1er janvier 2017, 18 431 au 1er janvier 2021, quand la commune nouvelle en compte 131 715 à cette dernière date. La population a donc très légèrement augmenté, contrairement à celle de certains quartiers voisins.
Le centre Chorus, construit en 1989 sur l’emplacement du tissage démoli, tient lieu de centre-ville : place Chorus se trouvent la médiathèque et le cinéma La Turbine, et la cheminée de brique de l’ancienne usine rappelle, à deux pas, ce qu’il y avait avant. À Mosinges, l’église du Sacré-Cœur a été construite en 1963 par Maurice Novarina et Claude Fay, pour une paroisse créée en 1959 quand l’industrie faisait grimper la population ; le culte y est célébré à partir de mai 1964. Sa façade est percée de 3 264 petites fenêtres, avec des vitraux d’Henri Déchanet et une tapisserie d’après un carton de Jean Bazaine.
En pratique
Le parcours en autonomie « Le Thiou industriel », édité par la Ville d’Annecy, propose 7 étapes à pied sur 2,3 km, du pont de la République à la confluence. Les chiffres de population viennent de l’Insee et de sa fiche de commune déléguée. Le projet de campus est détaillé dans la délibération du Grand Annecy du 26 février 2026. L’histoire du Sacré-Cœur de Mosinges est résumée par l’office de tourisme, et les séances du cinéma La Turbine se consultent en ligne.
Pour la suite, voir Histoire d’Annecy pour les six communes d’avant la fusion, le lac d’Annecy pour comprendre d’où vient le Thiou, Patrimoine et balades à Annecy pour les autres parcours urbains, Annecy-le-Vieux pour la rive opposée, et l’agenda pour les visites guidées. Toutes les sources de cette page ont été consultées le 23 septembre 2026.
En amont sur le Thiou, l’autre ancienne commune de la rive gauche a sa page : Meythet.
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